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LE SILENCE DES BÊTES
L'Antiquité fut en quelque sorte
un âge d'or pour les bêtes. Car si les hommes offraient des animaux en sacrifice
à Dieu, aux dieux, ils s'accordaient sur leur statut d'êtres animés et avaient
pour elles de la considération. Certes, bien des questions demeuraient ouvertes,
et les philosophes de ce temps ne manquèrent pas de s'entre-déchirer en tentant
d'y répondre. Les animaux pensent-ils ? Sont-ils doués de raison ? Ont-ils la
même sensibilité que nous ? Faut-il s'interdire de les manger ? Mais pourquoi
donc restent-ils silencieux ?
Depuis que Dieu s'est fait homme, que le Christ s'est offert en sacrifice tel un
agneau, c'est-à-dire depuis l'ère chrétienne, la condition de l'animal a
radicalement changé. Désormais les philosophes se préoccupent surtout de
verrouiller le propre de l'homme et de ressasser les traits qui le différencient
des autres vivants, lesquels sont considérés comme des êtres négligeables :
tenus pour des machines (Descartes) et à l'occasion comparés à des pommes de
terre (Kant).
Des hommes d'esprit et de coeur font bien sûr exception, au XVIIIème siècle
surtout. A leur suite, Michelet dénoncera prophétiquement l'injustice faite aux
animaux et annoncera que c'est compromettre la démocratie que de les persécuter.
Au XXème siècle, une certaine littérature vient renforcer de nouveaux courants
philosophiques pour rappeler que la manière dont nous regardons les bêtes n'est
pas sans rapport avec la façon dont sont traités quelques-uns d'entre nous, ceux
que l'on déshumanise par le racisme, ceux qui, du fait de l'infirmité, de la
maladie, de la vieillesse, du trouble mental, ne sont pas conformes à l'idéal
dominant de la conscience de soi.
Ce livre expose avec clarté la façon dont les diverses traditions philosophiques
occidentales, des Présocratiques à Derrida, ont abordé l'énigme de l'animalité,
révélant par là même le regard que chacune d'elle porte sur l'humanité. C'est
pourquoi on peut le lire aussi comme une autre histoire de la philosophie.
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